La douleur vrilla ses nerfs. Son cœur s’emballa comme pour compenser le manque de souffle provoqué par le choc. Les paroles qui s’échappaient de ses lèvres devenaient inaudibles, quasi incompréhensibles. Un grand voile de poussière recouvrait le bleu du ciel et l’astre solaire n’était qu’une boule rouge, trop faible pour transpercer l’épais plafond. Minaëlle leva les yeux, tandis que ses mains se mouvaient dans l’air en une arabesque continue. La magie opéra, apaisant le côté qui la lançait affreusement. Elle s’adossa à un mur, qui tenait encore debout par on ne sait quel miracle. Devant elle n’était que déchéance et ténèbres, mort et chaos. Des larmes sillonnaient ses joues pâles, entachées par du sang qui n’était – peut être – pas le sien. Elle n’était pas préparé pour ça, non, sûrement pas. Lauréline, elle, aurait sût quoi faire. Elle glissa contre le mur, s’asseyant dans le marécage fangeux de la terre gorgée de sang et d’eau. Alors que l’espoir la quittait, sa vie lui glissait entre les mains. Elle ferma ses yeux pour ne plus voir l’horreur qui lui arrachait l’esprit, pour rejoindre la douceur du monde qu’elle connaissait.
Un soleil chaud et brillant éclairait à travers les grandes baies vitrées, la grande salle ou des dizaines d’étudiants écoutaient le vieux et sage professeur.
Les élèves, attentifs, buvaient les paroles de cet orateur dont l’âge aurait pu rivaliser avec ces légendaires nains, ceux dont la légende raconte qu’ils vivent dans les hauteurs glacées et enneigées qui bordent le Royaume d’Ascalon. Sa prestance attirait l’œil, motivait l’écoute. Pourtant, la jeune fille n’avait d’yeux que pour la Vie qui coulait, là, au dehors de ces gigantesques vitres aux reflets bleutés. Rien n’aurait pu rivaliser avec le doux chant du vent, s’engouffrant dans les arbres qui bordaient le parc de l’Académie, pas même les récits de ce professeur.
Un sourire fleurit sur les fines lèvres de Minaëlle, éclairant son visage entouré de mèches aux reflets d’or, illuminé par des yeux d’ambre. Oui, la Vie, ce n’était pas ces récits, tous plus fous les uns que les autres, de ce vieil homme. La Vie n’était que ce qui se passait au dehors de ces bâtiments de pierres et de bois.
Les bruits étouffés de chaises que l’on pousse la tirèrent de sa rêverie, ramenant son regard sur l’ensemble de la salle, qui déjà se levait. L’enseignement venait de prendre fin, et la jeune fille devait se dépêcher pour se préparer. Elle finissait sa dernière année en tant qu’étudiante, et devait, dans ce cadre, exécuter diverses tâches pour l’Académie, et le Royaume.
« _Tu es brillante, Minaëlle. Mais qu’y a-t-il de si passionnant dans ton esprit pour t’évader ainsi alors que tu devrais être toute entière à l’écoute, quand bien même il nous raconte ces folles histoires d’Esprits Puissants dans le grand désert de Cristal ? »
Matteo sourit à la jeune fille. Qui le lui rendit. Il était son ami, son amant, celui qu’elle aimait. Celui qui l’accompagnait depuis son entrée à l’académie. Un guerrier, ou du moins, un apprenti. Il avait son âge, et était natif de Rin. Tout comme elle, il était promu à un avenir dans l’armée du royaume, dans leur guerre incessante contre les Charrs.
Et bientôt, une fois que l’Académie serait un souvenir pour eux deux, ils se marieraient. La jeune fille imaginait avec délice l’avenir qui se profilait pour elle.
Ils sortirent tout d’eux dans le parc qui entourait l’immense bâtiment d’apprentissage, bras dessus, bras dessous. Minaëlle aperçut Maelinda, sa sœur cadette, elle aussi académicienne, qui réussissait autant, si ce n’est mieux, que son aînée, bien que dans une autre arcane qu’elle.
Elle descendait dans Ascalon, s’étendre sur les berges du plan d’eau qu’abritait la ville.
Demain signerait la fin de son apprentissage. Demain, elle deviendrait une Moniale, combattant pour la grandeur d’Ascalon et pour la victoire contre les horribles Charrs.
Demain…
Son sourire se figea. Une puissance indéfinissable la fit trembler, vaciller. L’énergie qui l’habitait, si douce, laissa la place à un vide rance et amer. La trame du monde semblait s’étirer, allongeant le fil du temps pour que Minaëlle ressente encore mieux les affres de la peur s’insinuer en elle. Quelque chose, à l’antithèse de sa puissante magie de soin, naissait, et grandissait, non loin d’elle.
Un trait de feu dilata ses pupilles, éblouissant sa vue. La déflagration qui suivit la projeta au sol, tout comme Matteo. Le sol tremblait, la terre criait. Où était ce le peuple d’Ascalon ? Le flou de sa vue s’affina et l’horreur la prit au visage, déchirant son esprit d’atrocités.
Son ami, d’une poigne qui cachait la peur qui déformait son visage, la souleva de terre et l’aida à se remettre sur ses pieds. Des pieds qui ne semblaient plus vouloir la porter.
« _Minaëlle ! Protège toi ! »
Déjà, aux cris de douleurs de l’humanité qui se mourrait entre les murs d’Ascalon, se mêlaient les hurlements bestiaux des bêtes honnies, des horreurs que l’on nommait Charrs.
Comment cela se fait il ? Comment ont-ils pu percer nos défenses avec tant d’aisance, si rapidement ?
La peur qui glissait le long de son corps s’insinuait un peu plus en elle, coulant dans ses veines pour paralyser ses membres, glacer son esprit. Les yeux gris clair de Matteo croisèrent son regard d’ambre. Il était apeuré, lui aussi. Mais une sourde détermination grandissait en lui. Minaëlle, tremblante, incanta. Ses mains virevoltaient, glissant sur l’air, et bientôt la magie opéra, bleuissant l’air autour d’elle.
Un second trait de feu zébra le ciel et s’écroula sur l’académie, trois cent pas plus haut que le couple. La folie s’emparait des gens, qui, comme des âmes perdues, errait, fous, dans chaque coin et recoin de la cité. Les remparts ne suffisaient pas à protéger la vie. Rien ne pourrait les protéger. Un troisième, puis un quatrième trait s’écrasa sur Ascalon, tuant encore plus de personnes. Matteo, tenant la main de Minaëlle, courrait vers le corps sans vie d’un garde de la cité.
Je ne peux rien faire ! Je ne peux rien ! Il est impossible de redonner la vie à une âme qui a rejoint le royaume de Grenth !
« _Minaëlle ! On doit combattre les Charrs ! Minaëlle, on le doit ! » La jeune fille ne répondait plus. Le bruit assourdissant s’était transformé en un sifflement aigu et étouffé qui bourdonnait dans ses oreilles. Le temps s’allongeait, fléau de la Vie qui s’échappe. Absente, elle regardait Matteo s’agiter, l’invectiver et la pousser à aller au combat. Et alors, le regard du jeune homme se figea. Le gris clair de ses yeux se mouilla de larmes. La pointe barbelée d’une flèche sortait de sa poitrine. La réalité rattrapa Minaëlle, le bruit assourdissant la transperça de part en part, la colère, la peur, la honte l’envahirent.
« _Matteo ! » Elle attira en elle la grandeur de Dwayna, puisant au fond de son être l’énergie nécessaire à Matteo, et d’une parole lança la guérison. Une seconde flèche vint se ficher à la base du cou de son aimé, sécant la carotide. La prière de Minaëlle mourut dans le sang de Matteo, qui maculait maintenant le visage pâle de la jeune fille. Le gris des yeux du jeune homme se ternissait, l’amenant, comme des milliers d’autres aujourd’hui, dans le royaume des Morts. Il s’effondra sur Minaëlle, qui tomba sous son poids. Il la regardait. Son esprit vivait encore. Son esprit luttait pour rassurer la jeune fille.
Tout ira bien, Minaëlle… Tout ira bien je te le promets…Mais reste là, je t’en prie… Reste sous moi…
Le sang chaud coulait contre elle, glissant le long de son cou, imbibant ses vêtements de lin.
Matteo ! Matteo je t’en prie !
Un spasme l’agita, et au sang de son ami se mêlèrent les larmes. Elle se plongeait dans le regard de Matteo, et bientôt, la clarté de ses yeux se figea. Il n’était plus, et Minaëlle mourrait avec lui, débarrassée d’espoir. Dévastée, elle pleurait, pressant le visage inerte de son amant contre le sien.
Puis le calme revint. Le vacarme assourdissant se tût. Les secousses qui agitaient le sol disparurent. Minaëlle se soutira du poids mort qui écrasait ses poumons, et se redressa, les habits lourds du sang de Matteo. Tout autour d’elle, Ascalon n’était plus. Des centaines de corps, défigurés, désarticulés, jonchaient le sol, se vidant encore du sang qui leur aurait permis de vivre. L’énergie se déversait avec, imbibant la terre, meurtrie à jamais de ce tragique évènement.
Titubante, elle laissa son corps se déplacer à travers les cadavres et les débris. Elle marchait, absente, les bras ballants, vidée.
Le terrain se déroba sous ses pieds et elle chuta, entraînée par la boue. Le sol vint à sa rencontre avec dureté étonnante.
La douleur vrilla ses nerfs. Son cœur s’emballa comme pour compenser le manque de souffle provoqué par le choc. Les paroles qui s’échappaient de ses lèvres devenaient inaudibles, quasi incompréhensibles. Elle se releva. Un grand voile de poussière recouvrait le bleu du ciel et l’astre solaire n’était qu’une boule rouge, trop faible pour transpercer l’épais plafond. Minaëlle leva les yeux, tandis que ses mains se mouvaient dans l’air en une arabesque continue. La magie opéra, apaisant le côté qui la lançait affreusement. Elle s’adossa à un mur, qui tenait encore debout par on ne sait quel miracle. Devant elle n’était que déchéance et ténèbres, mort et chaos. Des larmes sillonnaient ses joues pâles, entachées par du sang qui n’était – peut être – pas le sien. Elle n’était pas préparé pour ça, non, sûrement pas. Lauréline, elle, aurait sût quoi faire. Elle glissa contre le mur, s’asseyant dans le marécage fangeux de la terre gorgée de sang et d’eau. Alors que l’espoir la quittait, sa vie lui glissait entre les mains. Elle ferma ses yeux pour ne plus voir l’horreur qui lui arrachait l’esprit, pour rejoindre la douceur du monde qu’elle connaissait.
Elle rouvrit les yeux. Et alors, la colère la submergea, brûlant ses veines aussi sûrement que l’acide l’aurait fait.
La jeune fille se redressa alors, l’ambre de ses yeux ne reflétant que la puissante détermination qui avait habité Matteo quelques heures auparavant. Le doux visage de la moniale n’était maintenant qu’un masque de douleur caché par une froideur altière. Elle redressa le menton, observant le nouveau monde qui s’offrait à elle.
Ses larmes avaient séchées. Elle incanta, saignant son corps pour s’offrir davantage d’énergie, puis pria pour chaque corps encore en vie. Aux mercis étouffés par les larmes et par la peur des blessés, elle ne prenait plus le temps de répondre. Minaëlle était morte avec Matteo. Et maintenant, condamnée à vivre, elle ne serait plus jamais la même. Juste une moniale, qui, désormais, aspirerait à défier Grenth.
Elle n’avait plus peur, désormais. D’un revers de main, elle essuya le sang et les larmes qui maculait son visage. Elle ne vivrait plus, maintenant.



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